|
Mon dessein n'est pas de
traiter ici de la nature du Ciel et des Astres, mais des
prédictions qu'on en peut tirer pour l'utilité de cette vie,
sans donner pourtant ni préceptes ni doctrine, mais
seulement quelques remarques et quelques observations sur ce
sujet.
Je m'étonne d'abord que les
Doctes qui cultivent avec tant de soin les autres parties de
la Philosophie, ne font plus d'état de celle-ci. Car elle
est très ancienne, et tire son origine de ces premiers Rois,
qui ont été chéris des Dieux ; mais on néglige maintenant
d'y travailler, non tant par paresse, que par ignorance,
pour n'en pas avoir assez de lumières ; et lorsqu'on
rencontre quelque imposteur qui en fait profession, on
condamne l’art, au lieu de condamner l'artisan, quoique
l'Astrologie, non plus que les autres Sciences, ne soit pas
responsable des fautes que font ceux qui l'exercent.
Les Éthiopiens, à ce qu'on
dit, sont les premiers qui l'ont découverte, à cause que
leur Ciel est sans nuages, et qu'ils n'éprouvent pas comme
nous le changement des saisons ; outre que c'est une nation
fort subtile, et qui surpasse toutes les autres en esprit et
en savoir.
Après avoir donc remarqué les faces différentes de la Lune,
ils en voulurent rechercher la cause, et trouvèrent à la fin
que cela venait des divers aspects du Soleil dont elle
empruntait sa lumière. Ils étudièrent ensuite le cours et la
nature des autres Planètes, et leur donnèrent des noms non
seulement pour les discerner, mais pour marquer leurs
diverses influences. Enfin, les Égyptiens ont cultivé cette
Science, mesuré le cours de chaque Astre, et distingué
l'année en mois et en saisons, la réglant sur le cours du
Soleil, et les mois sur celui de la Lune.
Ils ont fait plus car, ayant partagé le Ciel en douze
parties, ils ont représenté chaque constellation par la
figure de quelque animal, d'où vient la diversité de leur
Religion. Car tous les Égyptiens ne se servaient pas de
toutes les parties du Ciel pour deviner, mais ceux-ci de
l'une, et ceux-là de l'autre.
Ceux qui observèrent les propriétés du Bélier, adorent le
Bélier, et ainsi du reste. On dit même qu'ils révèrent le
Bœuf Apis en mémoire du Taureau céleste ; et dans l'Oracle
qui lui est consacré, on tire les prédictions de la nature
de ce signe, comme les Africains font de celle du Bélier, en
mémoire de Jupiter Hamon qu'ils adorent sous cette figure.
Mais les Chaldéens se sont adonnés plus que tous les autres
à cette discipline ; si bien qu'ils veulent qu'on les en
croie les Auteurs, quoique ce ne soit pas mon sentiment.
Pour les Grecs, ils l'ont apprise d’Orphée, qui leur en a
donné les premières lumières, bien qu'obscurément, et sous
le voile de plusieurs mystères et cérémonies. Car la lyre
sur laquelle il célébrait les Orgies, et chantait des hymnes
et des cantiques, est composée de sept cordes, qui
représentent les sept Planètes : c'est pourquoi les Grecs
l'ont placée dans le Ciel après sa mort, et appelé une
constellation de son nom. Aussi le peint-on assis avec une
lyre, environné d'une infinité d'animaux, qui font l'image
de feux célestes.
On dit aussi que Tirésias était grand Astrologue, et qu'on
l'a figuré mâle et femelle, parce qu'il attribuait l'un et
l'autre sexe aux Planètes. Du temps d'Atrée et de Thyeste,
les Grecs avaient déjà grande connaissance de l'Astrologie;
et ceux d'Argos ayant décerné l'Empire à celui qui y serait
le plus savant, Thyeste leur découvrit les propriétés du
Bélier, d'où l'on a pris occasion de dire qu'il avait un
Bélier d'or.
Atrée remarqua le cours du Soleil, contraire à celui du
premier mobile ; ce qui le fit préférer à son rival. J'ai le
même sentiment de Bellérophon ; et je ne crois pas qu'il ait
jamais eu de cheval ailé ; mais bien que son esprit guindé
dans le Ciel, y a remarqué plusieurs belles choses touchant
les Astres. Il en est de même, à mon avis, de Phryxus, fils
d'Athamas, qu'on fait aller par l'air sur un Bélier d'or ;
et je crois que Dédale et son fils ont été savants dans
l'Astrologie ; et que l'un pour s'être perdu dans cette
science, a donné lieu à la Fable. Peut-être aussi que
Pasiphaé, pour avoir ouï l'autre discourir du Taureau
céleste, et des autres Astres, devint amoureuse de sa
doctrine ; ce qui a fait dire qu'elle était devenue
amoureuse d'un Taureau, dont elle avait joui par son moyen.
Il y en a qui ont partagé cette Science, et qui se sont
exercé chacun sur diverses parties ; les uns ayant observé
le cours de la Lune ; les autres, celui du Soleil, ou de
quelque autre Planète, avec leurs diverses influences, comme
Phaéton et Endymion (la fable en est trop connue pour être
répétée ici), dont le premier laissa cet Art imparfait par
sa mort ; et l'autre s'en acquitta si bien, qu'on dit qu'il
jouît de ses amours, et qu'il coucha avec la Lune. C'est
ainsi qu'on fait naître Enée de Vénus, Minos de Jupiter,
Ascalaphe de Mars, Autolyque de Mercure, parce qu'ils sont
nés sous ces Planètes. Et comme on retient toujours quelque
chose de son ascendant, Minos a été Roi, Enée beau,
Ascalaphe vaillant, et Autolyque voleur.
Jupiter aussi n'a pas enchainé Saturne, ni ne l'a précipité
dans les Enfers, comme le croit le peuple ignorant ; mais on
a feint le premier, à cause de son mouvement lent et tardif
; et la profondeur de l'air a été prise pour l'abyme des
Enfers.
Il est aisé de voir, par les vers d'Hésiode et d'Homère, que
les Fables anciennes s'accordent avec l'Astrologie, comme
quand celui-ci parle de la chaîne d'or de Jupiter, et des
dards du Soleil, que je crois être l'an et les jours, pour
ne rien dire des villes que Vulcain grava dans le bouclier
d'Achille, ni de la danse, et du cercle luisant de son Écu.
Car tout ce qu'il dit de l'adultère de Mars et de Vénus, et
de la façon dont il fut découvert, est pris de l'Astrologie
; à quoi a donné lieu le fréquent concours de ces deux
Planètes. En un autre endroit il décrit les effets de ces
deux Astres, attribuant à Venus les plaisirs de l'Amour, et
à Mars ceux de la guerre. Les anciens sachant bien ces
choses, se sont fort adonnés aux prédictions qui se tirent
des étoiles. Car ils n'entreprendraient rien de considérable
sans consulter quelque Devin; soit qu'il fût question de
prendre femme, ou de faire quelque autre chose d'importance.
Les Oracles même ont du rapport à l'Astrologie. La Vierge
qui rend les réponses à Delphes, signifie la Vierge céleste
; le Dragon qui siffle sous le trépied, le Dragon au Ciel ;
le Temple de Didyme, les deux Jumeaux.
En un mot, la divination est une chose si sainte et si
ancienne, qu'Ulysse dans ses longues et périlleuses erreurs,
voulut descendre aux Enfers non par une simple curiosité,
mais pour y consulter Tirésias qui était grand Astrologue,
sur l'état de ses affaires. Comme il fut arrivé au lieu que
Circé lui avait dit, il creusa une fosse, et y égorgea des
victimes ; et lorsqu'il se vit environné d'ombres
murmurantes, parmi lesquelles était celle de sa mère, il ne
leur voulut pas permettre de boire le sang dont elles
paraissaient fort altérées, que celle de Tirésias n'eût bu
le premier, afin d'apprendre de lui l'avenir.
Lycurgue, ce grand Législateur des Lacédémoniens, forma sa
République sur le modèle des Astres et défendit à ses
Citoyens de marcher au combat avant la pleine Lune, parce
qu'on en a le corps plus vigoureux. Il n'y a que les Arcades
qui n'ont pas voulu recevoir l'Astrologie, étant si sots que
de croire qu'ils sont nés avant la Lune.
Voilà comme nos Ancêtres
ont été curieux de cette Science ; mais maintenant, les uns
disent, qu’il est impossible de connaître l'avenir, parce
que toutes choses sont incertaines, et peuvent arriver
diversement. Que ce n'est pas pour nous que les Astres
roulent dans le Ciel, et qu'ils n'ont aucun commerce avec
les hommes, ni ne se mêlent de leurs affaires, mais se
remuent par nécessité.
Les autres soutiennent que l'Astrologie n'est pas tant
menteuse qu'inutile, parce que les choses ne se peuvent
éviter, quand elles se pourraient prévoir. Mais je répondrai
aux uns et aux autres, que les Étoiles véritablement ont
leur cours nécessaire dans le Ciel, mais que les effets en
viennent jusqu'à nous. Car si la course des chevaux et le
mouvement des hommes sont capables de remuer des pierres par
l'ébranlement de l'air agité, pourquoi le cours de si grands
globes sera-t-il sans effet? Le moindre feu produit de la
chaleur que nous ressentons, quoiqu'il brûle nécessairement,
et sans avoir égard à nous ; et pourquoi ne sentirions-nous
point les influences des Astres?
Il est vrai que l'Astrologie ne change pas la nature des
choses, et n'empêche pas qu'elles n'arrivent ; mais les
prédictions agréables donnent de la joie ; et l'on peut plus
aisément remédier aux maux qu'on prévoit, outre qu'ils ne
surprennent pas tant, et qu'ils sont plus faciles à
supporter. Voilà quel est mon sentiment touchant cette
partie de l'Astrologie.
|
Le titre sert
d'Argument. Au reste, ce Traité dans l’Original est en
langue Ionique ; ce qui pourrait faire croire qu'il n'est
pas de Lucien.
Lucien vécut au deuxième
siècle de notre ère. Il
naquit à Samosate, dans l'ancienne Syrie et mourut à
Athènes. Il fut sculpteur puis avocat et voyagea dans tout
l'Empire romain.
|
Soutenir De Sphæris
Le projet De Sphæris a pour ambition de dépasser les
barrières linguistiques et culturelles.
Son fonctionnement est totalement collaboratif et bénévole.
La traduction des articles que De Sphæris met en ligne
chaque mois induira des coûts élevés.
Nous faisons appel à votre soutien financier pour que ces
coûts puissent être pris en charge collectivement.
ð Comment
soutenir De Sphæris
|

Ulysse aux Enfers devant
l'esprit de Tirésias
 |